Publie.net

  • Cacao

    Michèle Kahn

    "Chaque roman est riche de son propre roman", écrit Michèle Kahn dans les remerciements, à la toute fin, où elle retrace son enquête.
    Il y a la grande histoire, des événements, des guerres, des crimes, et celle qui semble s'effacer, trop humble. Celle qui pourtant fait les villes, dessine les noms, les maisons, les vies.
    Les lecteurs de Saint-Simon savent l'importance que prend au XVIIe siècle, à la cour de Louis XIV, le chocolat, comme symbole et rituel. L'Amérique n'est plus un rêve, mais une conquête. Une concurrence aussi : chargés encore de rêve, eux, les vaisseaux qui rapportent ce qu'on en pille.
    Après, c'est la magie de la littérature. Prendre la minuscule fève de cacao, bien la frotter, puis la déplier : et l'humble histoire rejoint la grande. Pourquoi Bayonne ? Parce que les Juifs espagnols, chassés par l'inquisition, se sont établis de l'autre côté de la Bidassoa. Pourquoi cette guerre acharnée du chocolat ? Parce qu'ils détiennent depuis bientôt cent ans le secret de sa fabrication.
    Alors c'est une grande danse qui commence - l'Amérique du Sud, les navigateurs et les vaisseaux, ces villes de Bayonne et Biarritz, la politique, la passion aussi très simple de ces êtres devant la propre merveille de ce monde qui s'ébroue.
    Michèle Kahn abolit l'immense travail de documentation pour les laisser aller leur destin de personnages et vivre leur roman. Ce qui nous emporte, c'est l'idée même d'aventure. Mais elle est là - et à même le récit surgissent documents d'époques, écrits ou illustrés, comme toute une autre richesse, à nous offerte.
    "Cacao" est paru en 2002, il n'était plus disponible : c'est une chance. On honore bien mieux un texte pareil dans l'aventure numérique !
    FB
    Préparation éditoriale et création epub : Roxane Lecomte, avec l'auteur.

  • S'il est mort, pourquoi revient-il si souvent ?
    Les absents, ce sont encore les présents qui les situent le mieux. Théo est de ceux-là. Enfant, il a perdu son père. Vingt ans plus tard, ce deuil refait surface, après le retour soudain d'une vieille connaissance. A priori, les immeubles haussmanniens, le souvenir d'un père, les barricades révolutionnaires et le navire naufragé du commandant Charcot n'ont rien en commun. Mais pourquoi pas ?
    Loin de mener une enquête rigoureuse, mais en acceptant de se mettre en quête de ses origines et de son passé, Théo imagine des vies qui ne sont pas les siennes, mais qui sont connectées, de près ou de loin, à son état présent. Ainsi s'assemblent peu à peu les pièces d'un puzzle qui n'appartient qu'à lui, et s'adresse à chacun.
    Après L'épaisseur du trait, entre l'Est parisien et le Finistère, Antonin Crenn poursuit son exploration des espaces et des lignes de fuite. Avec Les présents, il explore une dimension supplémentaire : le temps.

  • Les noms qu'ici on prononce sont les noms de révoltés, ou du moins qui n'ont pas hésité à l'opposition individuelle à un système qu'ils jugeaient coercitif.
    On suit Courbet à sa sortie de prison, et on regarde quelle toile il peint. On est avec Jacques Reclus, qui eut dix-sept enfants, dont Élisée et Élie Reclus,
    Mais on est aussi dans le sud-ouest français au temps de la guerre d'Espagne. Et on revient à la fin de la Commune, au mur des Fédérés.
    À sa manière, et dans la force habituelle de sa prose, Marie Cosnay investit en romancière des instants précis du temps historique. On est sur les barricades, ou cachés au Père-Lachaise. Ce microscope, qui nous redonne les êtres tout entiers, permet qu'on glisse sur des personnages interpoés, qu'on passe presque sans rupture à la fiction.
    Ce texte magnifique est d'une actualité immédiate : pourquoi ne nous révoltons-nous pas ? Que devons-nous à ceux qui, avant nous, se sont révoltés ?
    Paru en mai 2012 aux éditions Quidam, voici sa première édition numérique. Un grand texte pour dire notre présent.
    FB

  • Soeur(s)

    Philippe Aigrain

    Je suis en moi comme dans un pays étranger.
    On peut naître à soi-même à déjà 38 ans, sans savoir qui on a pu être avant. Avant quoi?? On peut recevoir un jour un mail d'une prétendue soeur dont on se sait dépourvu et espérer sa présence. Pourquoi?? On peut enquêter sur des identités suspectes qui semblent fictives sans parvenir à savoir si ces femmes, soupçonnées d'ébahissement, sont ou non une menace pour la sécurité de l'État. Comment??
    Ces personnages, et bien d'autres, se rencontrent, se cherchent et se découvrent dans le monde de Soeur(s). Il est aussi le nôtre, celui dont le réel a très largement rattrapé les dystopies et les anticipations de la fiction. Celui qui a fait de la solidarité entre les êtres un délit.
    Se jouant des genres et des registres, mélangeant l'enquête avec le politique, la technologie et la comédie, la philosophie et la sensualité du désir amoureux, les personnages de Soeur(s) osent réinventer des espaces de vie dans lesquels l'espoir de la fraternité et de la sororité est possible. Dans cette polyphonie de voix, le mystère de l'identité à l'ère de la surveillance généralisée se reconnecte à son essence première : l'humanité de celles et ceux qui se demandent, bien plus légitimement que les services de police, qui suis-je??

  • Quel est le nom de cette ville qui brûle en moi ? Que ce soit lors de ses errances citadines, ses voyages souterrains ou hors la ville, Christophe Grossi aime observer ce qui nous relie ou nous oppose. Au fil des rencontres fugaces ou vivaces, des moments de tension ou d'apaisement, il s'interroge sur notre présence au monde, notre immobilité en mouvement et nos désirs de fuir. Si la ville fascine, elle peut griser aussi. Et dans nos va-et-vient, comment habiter les lieux traversés, quel que ce soit le mode de transport choisi ?Dans ce récit qui procède par fragments, où les voix convergent et se complètent, une galerie de portraits se construit. Une nouvelle carte apparaît, faite d'itinéraires réels ou imaginaires, le long desquels les absents hantent les vivants. Et chaque trajectoire prend la forme d'un possible soubresaut. La ville soûle n'est pas un récit de voyage au sens propre : c'est une métamorphose.

  • La littérature garde-t-elle encore pertinence pour dire ce qui
    conditionne notre vie au présent ?
    Et, quand nous nous saisissons de ce qui conditionne l'activité
    et l'échange, dans ses hiérarchies, dans ses symboliques, dans ses
    loisirs et ses conditionnements (du maître-nageur au rédacteur
    funéraire, du libraire à l'alpiniste, en passant par le notaire et
    le directeur des ressources humaines), gardons-nous prérogative du
    rire, de la critique, de la tendresse aussi (est-elle possible
    quand on accueille ici son boucher) ?
    J'étais très fier, en lançant ce projet publie.net, qu'Eric
    Chevillard veuille bien me confier ces trois textes de fiction, qui sont chacun
    comme des incises ou développement d'univers développés dans ses
    romans, et jouant par exemple de la forme radiophonique,
    « l'entretien avec l'auteur », pour ouvrir un nouvel
    espace entre l'invention du roman et ses arcanes ou ses caves.
    Depuis l'installation sur publie.net de Si la main droite de
    l'écrivain était un crabe, il s'est passé un événement de
    taille : l'autofictif, le blog qu'entretient
    quotidiennement Eric Chevillard, est devenu une référence de
    l'écriture de fiction sur le Net. Une forme fixe, en triptyque. Une
    mise en abîme de l'écriture elle-même. Une convocation du concret,
    et, dans la politesse du texte, qui se contente de sourire, en
    arrière donc, un rire immense, sardonique, presque L'homme qui
    rit de Victor Hugo, douleur comprise. Je ne sais pas ce que
    pourra devenir l'autofictif, s'il pourra se rassembler, se
    réorganiser en livre. Ou seulement continuer de nous accompagner, à
    notre porte virtuelle, comme labyrinthe offert. Mais c'est la
    preuve, et une seule est suffisante, de la pertinence d'Internet
    aussi pour l'imaginaire. L'écran comme lieu de fiction, mais
    fiction en mouvement, en développement permanent, inarrêtable.
    Alors non pas 36 métiers, comme dans l'expression populaire
    il a fait 36 métiers, mais 28 exactement. Sauf que choisis
    dans les noeuds les plus névralgiques de ce qui fait la ville, et
    nous dedans.
    Dans la zone d'activité, à ma connaissance, est le
    dernier texte publié par Eric Chevillard avant la naissance du
    blog. Alors le fantastique est tout près, et cet étrange sourire
    qui déstabilise le plus élémentaire, le plus familier. Il s'agit
    d'une commande venue d'abord de gens de la typographie, de la
    réalisation d'objets livres. La preuve du succès, c'est qu'il n'est
    déjà plus disponible. Conservez le vôtre, si vous avez la chance
    (on est quelques-uns comme ça), à avoir pu se le procurer. Un bravo
    spécial à Fanette Mellier, et que la mise en ligne de ce
    texte soit une invitation à tous pour suivre la suite, de son
    côté...
    Et merci, Eric, d'autoriser ici cette déstabilisation douce du
    familier à se prolonger sur Internet.
    On trouvera ici, et ici, et ici, et ici,, et ici, et icides extraits : partez
    en chasse. Pour cela, et comme cela, via le buzz Internet,
    que les 1000 exemplaires se sont envolés si vite. Sinon, vous
    imprimez le feuilletoir ci-dessus, et vous remplissez les pages
    blanches (solution fournie via téléchargement intégral).
    Il y a le mathématicien, l'homme des ressources humaines,
    l'ophtalmologue, le brancardier, le chargé de communication, le
    maître-nageur. Le notaire, la caissière, l'huissier, le pape. C'est
    toute la ville qui devient page fantastique, mouvante.
    Et tout le reste de ce qui concerne Eric sur Chevillard, le site (webmaster Even Doualin), et sur
    le site des Editions Argol.
    Et que la littérature soit aussi pur plaisir, champions
    ceux qui y arrivent. Avec petite fierté aussi que, certainement, ce
    texte n'aurait pu être écrit par quelqu'un qui ne vit pas en
    province !

    FB

  • Cambouis

    Antoine Emaz

    Qu'Antoine Emaz soit un des principaux poètes au travail en France à l'heure d'aujourd'hui, nul pour le contester.
    L'oeuvre est dense, et majeure. Plaie, Boue, Os, Peau : des titres mots, qui vous prennent. Dedans, chez un éditeur à l'écart, exigeant (Tarabuste, établi dans l'Indre, et travaillant dans la tradition typographique), un travail au blanc, où le silence, la denstité graphique, la restriction à l'essentiel concourent à cette quête radicale où les mots appellent le réel.
    Les amis et les lecteurs d'Antoine Emaz savent (ne serait-ce que par Lichen, lichen (Rehauts, 2006) , que l'atelier d'Emaz est vaste comme les ciels de Loire qui l'entourent. Un lecteur de la langue française, dans son histoire et son épaisseur, où Saint-Simon répond de loin en amont à Reverdy et Du Bouchet. Pour la peinture, vous croiserez Emaz du côté de Klee, autre producteur vaste et essentiel, comme en musique ses carnets vont évoquer Led Zeppelin ou Bach. Dans Cambouis, il parle de ses carnets de 2006, on apprend comme par hasard qu'il s'agit des carnets numérotés 100 à 105.
    C'est à ma requête personnelle, lorsque les éditions du Seuil m'avaient confié la création d'une collection de littérature contemporaine, Déplacements, qu'Antoine Emaz avait commencé de rassembler, dans la suite de carnets accompagnant en temps réel son travail, la fabrique même des livres, mais cette permanente école de vie, ce qui deviendra Cambouis : il ne s'agit plus de cette prise de notes au quotidien, mais de comment s'articule en permanence le travail même, en quoi il est création, en quoi le poème et vivre interfèrent.
    Je suis très fier, en accord avec les éditions du Seuil, d'en proposer aujourd'hui l'expérience numérique - annotations, signets, recherche plein texte, extraits qui sont à votre disposition, le livre devient votre propre atelier, et c'est bien ce qui nous fonde dans l'expérience menée à publie.net.

    FB

  • Qui est Robin Sonntag ? Informaticien au sein d'une société secrète, il oeuvre à sauvegarder les savoirs de l'humanité via un réseau d'algorithmes répartis sur des millions d'ordinateurs et d'appareils domestiques.
    Qui est Alice Barlow ? Celle que Robin ne parvient pas à oublier, et qu'il ne veut pas souiller de sa virilité toxique. Ne pouvant couper aucun pont avec elle dans ce monde hyperconnecté, une idée lui est venue : celle de détruire Internet pour ne plus avoir de lien, même potentiel, avec elle...
    Dans ce roman d'un nouveau genre, capable à la fois de faire chanter les protocoles régissant les réseaux immatériels et suivre le cheminement des données giclant de câble en câble, Joachim Séné réalise dans l'écosystème littéraire ce que tout un chacun expérimente en ligne : il fait oeuvre de navigation. Dystopie au présent, L'homme heureux synthétise le meilleur et le pire du web encapsulés sous la forme d'un roman à flux tendu qui "écrit les âges sombre du futur avec des bâtons de bergers étrusques".

  • Il marche, comme nombre d'hommes et de femmes migrant d'une frontière à l'autre, la perte de ses papiers d'identité le confine à l'errance. Qui est-il, où va-t-il, quel est son nom pour commencer ? Mystère. Voilà à quoi l'on est réduit aux yeux de l'administration : quelques dates, un coup de tampon, un nom. Une empreinte. Mais la vie, la singularité d'un être, sa sensibilité, ce n'est pas réductible à ces quelques données. Ça déborde.
    C'est le point de départ de cette enquête qui nous mènera hors des sentiers battus de notre époque, et de la parole : une crue intérieure qui pousse le corps à se mouvoir. De là à arpenter le monde par son envers, tâcher de retrouver un nom qu'on a perdu, vivre au niveau du sol avec comme seuls compagnons les ami·es de passage et les rats, il n'y a qu'un pas. Et tant d'autres.
    Dans ce roman résolument politique, poétique, qui sait placer lecteurs et lectrices à la place de l'autre, qui mesure l'écart entre les mondes autant qu'entre les langues, se dessine peu à peu la figure du fantôme nuisible en quoi notre glaciale époque peut potentiellement métamorphoser tout un chacun au premier soubresaut géopolitique venu : d'un côté pas vraiment immigré, de l'autre pas tout à fait émigré. Quelque chose entre les deux. Une sorte d'Ulysse cherchant non pas à retourner chez lui mais en. Un emmigré.

  • La généalogie est la querelle de Marie Cosnay, et cela dès son premier livre dont le titre, "Que s'est-il passé", est emblématique, programmatique.
    Non pas qu'il s'agisse pour elle, au terme d'une enquête, d'éclaircir des chaînes de raisons, de mettre en ordre ou d'aligner des faits et des dates, on s'en doute.
    Le souci est autre : la question qui la travaille et souvent la blesse, comme il arrive aussi à chacun de nous pour peu que nous demeurions inquiets, inquiets de l'altérité, celle des autres, comme peut-être aussi la nôtre..., c'est d'interroger justement la part d'énigme où tout destin et tout être semblent s'abîmer.
    Et sa méthode, sa pratique plutôt, c'est de tenter cette approche d'une manière qui jamais ne dénature l'énigme, qui, au contraire, la fasse briller comme telle.
    Il faut à l'entreprise, d'une part la compassion, celle que l'héritage grec enseigne à Cosnay, s'il est vrai, comme le montre la dernière partie du livre, que l'enquête que poursuit la narratrice d'André des ombres, titre explicite, coïncide avec une descente aux Enfers, et, d'autre part, la « ferme demeurance », comme le dit Hlderlin, de qui, fidèle aux « lois du temps », ne transigera pas avec je ne sais quelle nécessité de bon sens.
    Témoin, ce que dit la narratrice, dans la dernière partie du livre, et à propos de Virginie, figure essentielle du récit, première femme de son arrière grand-père André le taiseux, qui abandonne en 1914, on ne sait pourquoi ni comment, en pleine guerre, et leur fils sans prénom connu de nous, et son mari soldat, abandon qui marque le commencement de tout.
    Elle donne là, et les caractéristiques de la matière qu'elle travaille, ce qu'elle nomme ici l'accroc dans le tissu du réel et de l'histoire individuelle ou collective tissu que l'on voudrait ravauder sans pour autant le priver de ce qui bée, où se loge ce que je nommais l'énigme ; et puis aussi elle dit comment elle écrit, sa marche personnelle, le rythme de cette marche, ce que dit très clairement ici accéléré : sauts, arrêts, reprises, ressassements interminables des mêmes faits et des mêmes postures mystérieuses. Enfin, reprise du souffle.
    Par moments, longues plages de rêveries méditatives, le temps arrêté, la poésie à l'oeuvre. C'est ce que j'aime dans cette écriture : brusquerie, violence, et tendresse confondues.
    C'est en fait toute une histoire, toute la généalogie, donc, d'une famille, depuis la fin du 19ème siècle jusqu'au présent où la narratrice...

  • Un seul récit, pour se saisissant des signes multiples de la ville éclatée, de ses noms, de scènes parfois brutales ou seulement quotidiennes ou abstraites, pour autant de textes brefs, comme des plaques liquides, chacune liée à un point précis de la ville et qui seraient notre appréhension intérieure de l'hyper-métropole. Le narrateur (parce qu'un récit s'ébauche, se centre autour de la notion de colporteur) est continuellement en mouvement dans la ville, un trajet comme cette ville qui n'a pas de centre, une ville qui ne se reconnaît plus d'un nom à l'autre nom, et qui exige l'habitat provisoire de la voiture comme seul trait commun.
    De quelle façon aborder la complexité de Los Angeles, avec quels mouvements, quels arrêts, quel travail sur l'image, quelle saisie des silhouettes, visages, noms, enseignes, et quelles permanences au contraire ?
    Et que bien sûr, à cette mise à l'épreuve, c'est le récit en prose qu'on interroge : le présent du monde, dans la ville qui l'incarne dans sa plus haute déréliction, son plus haut risque.

  • Nous sommes à Arles, le 18 mars 1888. Nous sommes à Saragosse. Nous sommes à Londres. Nous sommes en novembre 1887, à Paris. Nous sommes en Slovénie, au Maroc. Nous sommes à Valparaiso, nous sommes au nord de la Suède, en 1889, nous sommes à Porto. Nous sommes à Belleville. Nous sommes à Séville, en Irlande, dans les Balkans. Nous sommes en 2007, en 1992, en 1964, en 1940. Nous sommes partout, nous sommes tout le temps, guidés par le décortiqueur de vies qu'est Matthieu Hervé, qui prend la casquette d'un biographe marionnettiste, et fait se croiser au gré des époques et des pays, des hommes et des femmes qui s'aiment, écrivent, peignent, souffrent, fuient, trompent, se trompent, philosophent, font du cinéma, du cirque, voyagent, luttent contre la maladie, découvrent la poésie, l'architecture, l'art, la mélancolie, le tragique, le silence, espèrent, jouent, jouissent et meurent, chacun dans leur petit monde, dans leur petit espace-temps à eux, qui enfin éclosent, émergent, et surprennent comme autant de gigantesques monuments qu'on croiserait au détour d'une ruelle. Et peut-être que tous ceux-là ne forment en fait qu'une seule et même personne, pourquoi pas un jeune homme solitaire assis à la table d'un bar, qui écoute ce qui se passe autour de lui, qui murmure tout bas, et qui construit son petit théâtre personnel : coté cour et côté jardin, ses personnages alignés, entrant en scène chacun leur tour, un peu solennels, attendant que l'autre ait fini de vivre ce qu'il devait vivre ; en face, son public, les lecteurs ; dans la fosse, l'orchestre et son chef, un singe en queue-de-pie ; et puis l'écho du monde comme souffleur.

  • Quand votre maison n'existait que par intermittences, comment faisiez-vous des projets d'avenir ? Le petit monde d'Alexandre, c'est son appartement, son quartier, son lycée, ses tableaux, ses amis. Mais il vit dans un Paris qui nous échappe, un Paris en deux dimensions tel qu'on peut le représenter sur un plan. Il s'en accoutume bien, même si la vie quotidienne de part et d'autres des pliures est parfois compliquée. Pour autant, quelque chose brûle en Alexandre. Y-a-t-il autre chose à attendre du monde ? Comment se situer dans un environnement sans horizon ? Dans une ville en mouvement instable, il s'en remet aux espaces et aux lignes de fuite pour faire l'apprentissage de sa propre ligne de vie. Adepte des formes courtes, Antonin Crenn réalise avec L'épaisseur du trait une aventure de grande ampleur. Dans la douceur et la sensualité des gestes, des regards, des architectures, il réenchante le thème du passage à l'âge adulte sous la forme d'un conte urbain à géométrie variable.

  • Je n'ai pas oublié les heures passées sur la route, les villes traversées et les librairies visitées, les voies à sens unique et les impasses, les arrêts forcés et les parkings souterrains, les chambres d'hôtel et les repas pris la plupart du temps en solitaire, la couleur des ciels du nord et l'odeur du bitume l'été, les moments joyeux et les doutes, les rencontres ratées et les attentes, les musiques écoutées et les phrases en boucle, les décisions à prendre et les questions ressassées, les prénoms, les noms et les pronoms à attendre, à entendre, à comprendre, à saisir, à retenir ou à oublier. Pendant un an, il sillonne les routes et les librairies comme représentant pour le compte d'un éditeur indépendant, le plus souvent en musique. Comment vit-on l'itinérance quand on passe son temps à quitter tout le monde ? À moins que ce soit précisément le contraire, et que chaque jour apporte son lot de nouvelles rencontres ? Road-trip intime et professionnel prolongé par les photos de Nathalie Jungerman comme autant d'horizons possibles, Va-t'en, va-t'en, c'est mieux pour tout le monde est une aventure littéraire doublée d'une réflexion sur les conditions de diffusion (et de dispersion) de la littérature aujourd'hui.

  • Voici Claude Ponti rageur, secoueur, poete. Claude Ponti devant la nuit remplie de questions, des plus urgentes du present, aux plus originelles de l'enfant.
    On ne contourne rien, ici, du passe, de l'origine, du sens - et qui fut la premiere mere, et quel fut le premier nom. Et si on ouvre grand ces questions, on est vite aussi sur le terrain du risque, avec les superstitions, le vivre ensemble ou la detresse au quotidien, plus la grande moquerie par quoi, finalement, on est capable de tenir et de continuer.
    Mais Ponti reste Ponti. C'est la grande obscurite de Rabelais, avec listes et accumulations, avec du rire et de l'obscenite, et tout ce dont nous sommes faits. C'est cru, c'est violent, c'est resolument « adulte » - mais c'est le meme rire et plein de sourire, jusqu'au bout, lorsque Claude Ponti demande, a l'avant-derniere page : « Depuis quand le desespoir est-il habitable ? » Rarement l'impression, dans ce jeu fou de langue parfois jusqu'a la fusion, d'un texte aussi prodigieux, aussi necessaire. Une mise a nu, un poeme, un cri, tout cela a la fois : et c'est beau comme nous le sommes.

  • C'est l'histoire non d'un mais de trois mecs qui vont révolutionner sans le savoir l'inépuisable jeu de l'amour et du hasard que la littérature cherche à circonscrire depuis ses balbutiements. Notre premier est un poète raté prêt à tout pour immortaliser sa muse dans son oeuvre ; notre deuxième est un as des cocktails et de l'échec amoureux ; notre troisième est un ex-cobaye de l'industrie pharmaceutique à la rencontre du Vaudou. Qu'ont-ils tous en commun ? La vie, l'amour, la fougue, l'alcool, le désir et les sentiers tortueux de cet âge insolent qu'est la vingtaine. Ensemble, ils font plus que se croiser, ils se lancent dans une inoubliable course de relai vers le nirvana amoureux. Le tout sous l'oeil attendri, amusé et fatigué des femmes qui traversent leur vie.
    On l'aura compris, La Comédie urbaine n'est ni La Divine comédie ni La Comédie humaine. Surfant sur d'autres énergies, elle témoigne pourtant d'un superbe élan d'humanité, sans jamais cesser d'être divinement drôle. Un sacré shot de lose dans un océan de désir et de douceur.


  • Écrire, donner du sens, dire sa vie et la raconter, pour savoir, soi, ce qu'on a vécu, pour comprendre le sens de son passage dans le monde coloré et mouvementé, impétueux aussi, pour saisir en soi et dans les autres l'humanité, pour écouter le son qu'elle rend quand elle est parvenue aussi loin qu'il est possible dans l'existence. Seul le récit qu'on en fait permettra de reculer d'un pas, et de comprendre, et de transmettre sa compréhension. Caravaggio est parvenu à ce qu'il est convenu d'appeler le soir de sa vie ; ce soir déploie ses ombres et ses clairs-obscurs, ses derniers éclats de lumière aussi dans le texte. Il s'est placé dans un étrange lieu d'où parler, d'où s'adresser aux hommes, lui qui bientôt ne sera plus de ce monde. Il n'est pas tout à fait dans un autre monde, il est sur le seuil de ce monde. Tel, quand on est sur le départ, on se retourne une dernière fois et on ajoute quelques phrases encore. Il nous dit ce qu'il lui est essentiel de livrer sur son art, sur le lien intime entre lui et le monde, par quoi la singularité d'un artiste est universelle. Car en elle, humanité et création s'entrelacent et tissent un lien profond avec le monde complexe dans lequel nous sommes tous. Son regard est déjà fixé au loin mais il discerne encore des détails qui rendent toute la scène intensément vivante. Bona Mangangu tient cette note tout au long du livre, dans un monologue essentiel et d'un seul souffle. Comme chanté.

    Isabelle Pariente-Butterlin

  • Un rien aura suffi, une phrase entendue quelques heures auparavant, le ressentiment manifesté par Anne à propos d'une histoire vieille de quarante ans, pour qu'un simple trajet en train le long de la Loire amène Antoine à se plonger dans un passé refoulé. Tout l'y entraîne : les bribes de conversations entendues, les allées et venues des voyageurs et, à l'extérieur, le fleuve, miroir où se reflètent images et souvenirs de l'absente. Tableau mental et sinueux, pareil au fleuve qui imprime au roman le rythme de son parcours, Miroir de l'absente témoigne de quelle manière le paysage façonne, à son insu, l'existence d'Antoine. À quoi s'ajoutent les fantômes qui gravitent autour de lui, proches oubliés ou disparus aussi bien que figures issues du cinéma ou de la littérature (la Penélope Cruz de Volver, personnages de Faulkner ou de Proust), révélant, au fil des pages, un motif plus vaste, une présence singulière. « Maman ? Silence. T'étais pas morte ? Qu'est-ce que tu fais là ? »

  • Chez Hédi Cherchour (...) tout est vu depuis un balcon de l'immeuble où se passent les drames. (...) Elle raconte ces existences qui l'entourent et fait une pause sur quelque tranche de vie salopée par l'existence moderne ; elle occasionne des ralentis sur un mouvement, une attitude d'un de ces pauvres hères que l'histoire a vite effacés. Elle capte des moments de grâce que personne n'a forcément vus. Charles Pennequin Entre deux barres d'immeuble, le long des parkings et des nationales, en bordure d'autoroutes ou bien dans le sillage d'une centrale nucléaire, les personnages d'Hédi Cherchour vivent des vies de ciment. Dans ses Nouvelles de la ferraille et du vent, elle raconte les cités telle qu'elles sont : concrètement, sans maquillage ni concession. Aussi tendres que cruels, souvent vus à hauteur d'enfants ou de passants, ces contes d'aujourd'hui n'ont rien de faits divers : ils nous montrent qui nous sommes et appellent, pour nous sauver, toute la viscéralité d'une langue qui témoigne, phrase après phrase, d'une forme de poésie la plus brute.

  • Le Journal du brise-lames est un poème épique dit à des tétrapodes. Le Journal du brise-lames est un essai documenté sur le brise-lames de Sète, qui fait barrage de son corps pour protéger le port de la mer. Le Journal du brise-lames est une pièce de théâtre où chaque voix porte une fiction en elle. Le Journal du brise-lames est un roman qui sait sonder les profondeurs du béton poreux, de l'eau violente, et des courants temporels. Le Journal du brise-lames est un jeu vidéo unique réalisé par Stéphane Gantelet donnant à voir respirer le Journal du brise-lames, dont l'accès est inclus dans l'achat de ce livre. Bien sûr, le Journal du brise-lames est aussi un journal. Il s'exprime en son nom propre. Et il s'adresse à vous. Matière vivante prise dans un incessant va-et-vient qui évoque autant le rythme des marées que le circuit du sang dans un corps humain, cette oeuvre hybride ne cesse de s'incarner et se réincarner sous la forme de ces coulées de mots qui ne coagulent pas dont seule Juliette Mézenc a le secret.

  • « Tout en attendre. Ne rien espérer. Aller à sa rencontre comme si on tombait amoureux. » Qu'est-ce qu'un oloé ? Un lieu quelque part où lire ou écrire ? Un état d'esprit ? Une idée, un rêve, une envie ? Un livre, pour commencer. Dans ce livre, Anne Savelli interroge à la fois ses propres pratiques créatives (comment se consacrer à la littérature quand on est perpétuellement en mouvement ? ) et la possibilité de faire de l'écriture, domaine de la solitude par excellence, un territoire du commun. À qui sommes-nous reliés quand nous lisons ? Comment n'écrit-on jamais seul quand on écrit ? Reflet de la diversité qui l'a inspiré, le néologisme "oloé" est passé dans notre langage courant. Il est utilisé par tous : des auteurs invités dans cette nouvelle édition à s'approprier le concept aux lecteurs qui pourront, grâce à plusieurs propositions d'écriture façon "atelier", prolonger l'expérience pour que chacun puisse écrire, à son tour, dans l'énergie des oloés. Élastique, forcément. Avec la participation de Thierry Beinstingel, Pierre Cohen-Hadria, Virginie Gautier, Maryse Hache, Olivier Hodasava, Christine Jeanney, Pierre Ménard, Juliette Mézenc, Franck Queyraud, Joachim Séné et Lucien Suel.

  • C'est

    Michel Brosseau


    L'écriture de la série s'est effectuée après lecture du C'était, de Joachim Séné, paru initialement pendant un an sur le blog d'écriture collaborative Le convoi des glossolales, puis repris sous forme d'ouvrage papier aux éditions publie.net. Reprise de la même contrainte formelle, une série d'observations démarrant par une même formule, et concernant le travail, publiées au fil des semaines sur mon site, sans périodicité définie. Le chantier s'est poursuivi pendant presque deux années scolaires, alimenté de réflexions désordonnées et d'images qui se proposaient sur le quotidien du métier d'enseignant. La transcription d'une expérience, d'un vécu au travail.
    - Michel Brosseau

  • Ce recueil articule entre elles quatre formes brèves, Elles en premier toujours, Wagon, Artisans et Musaraignes. Le lecteur y croise des personnages en marge de toute norme, tous plus pathétiques les uns que les autres, aux trajectoires et aux projets sans avenir encore plus improbables qu'eux-mêmes, et pourtant. D'avoir trébuché, un jour que l'on ignore, ils ne se relèveront pas, ou alors d'une manière si imprévue que chacune de leurs heures est matière à fiction, comme une histoire condensant en soi tout le drame qu'il y a à être eux. Sans jamais trop désespérer, chacun trouve la grâce de l'abîme, continuera ses acrobaties en cours de chute. « Elles courent et sans relâche le péril guette, tapi dans l'ombre, patient, et qui les force à danser contre cette fatalité, et elles ne vont pas y échapper, il ne faut pas croire. Ont beau courir, où qu'elles aillent, elles y courent tout droit. Et le monde les regarde courir, danser. Et moi donc, moi avec. »


  • "Comme chaque soir, avant de partir, de quitter la classe vide, avais fait un rapide tour de la salle pour m'assurer que tout était en ordre ou du moins que le désordre était raisonnable..."
    Nous voilà immergés dans le quotidien, voix, geste, parole, d'un instituteur d'école primaire, dans un village de l'ouest, sous ciels d'estuaire. Pas la première fois qu'un récit s'y ancre pour laboratoire de l'imaginaire, des rêves, magnifique poste d'observation.
    Et point crucial de la transmission, des frictions sociales. Et puis il suffit d'une phrase, trouvée sur la table d'une des petites élèves, un coeur découpé dans le cahier de textes, "je t'aime maman passe que tu et la plus belle" - c'est ici, dans la classe même, dans cette heure qui suit le départ des élèves, que l'instituteur reçoit les parents d'élèves.
    Et c'est le biais ici pour ces portraits au plus sensible de notre présent, ses contradictions et ses illusions, sa générosité et ses désespoirs. Et chaque micro-chapitre est l'arrachement bref d'une silhouette ainsi sculptée dans son humanité même, "père de...", "mère de...", grands-parents parfois, à même leurs peurs ou leurs dérives (avec zeste parfois de physique quantique, croyez-le ou pas).
    L'instituteur, dans l'autre versant de sa vie, s'en fait l'écrivain, le recompose par la fiction qui fait surgir visages et paroles, récit en miroir de nous-mêmes - compte l'ouverture au temps. Claude Simon donne ici, en exergue, le défi : "pour l'écrivain ou le peintre [...] l'émotion est inséparable du matériau qu'ils travaillent (et qui les travaille)".

    FB

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