• Une angoisse nous hante : être en retard. Nous vivons notre vie quotidienne, notre travail, l'éducation de nos enfants, et même nos vacances dans une telle crainte du retard que nous finissons par être en avance sur tout, par tout anticiper, et par fabriquer tant de précocité que le sentiment de vivre nous abandonne. Nous avons perdu le sentiment du temps, et avec celui-ci le sentiment de notre existence. Ce livre nous montre qu'il n'est pourtant pas difficile à retrouver.
    Être en retard, c'est faire l'école buissonnière, prendre des chemins de traverse, ne pas aller droit au but, c'est introduire d'infimes variations qui peuvent faire dérailler les rouages bien huilés de nos vies trop machinales. C'est finalement vivre. Face aux valeurs dominantes de nos sociétés modernes - fluidité, flexibilité, urgence et vitesse - et aux pathologies qui en découlent, le retard, un « laps » de temps qui nous permet de ressaisir notre condition temporelle, devient une véritable stratégie de résistance.

  • Si la haine est une expérience psychique nécessaire - impossible de grandir ou de passer les étapes de la vie sans en faire l'expérience -, l'absence de refoulement de cet élan pulsionnel est dévastatrice pour la vie en société et pour soi-même. Or la haine s'invite de nos jours dans les dialogues, et surgit au moindre désaccord, entre voisins, dans le couple, dans la famille, au travail, et bien sûr, de façon véhémente, en politique. Et ce nouveau discours de la haine produit nécessairement de nouvelles formes de violence.
    Dans cet essai passionnant, Hélène L'Heuillet envisage les mouvements populiste et jihadiste comme des effets de ce nouveau rapport à la haine. Rien d'étonnant dès lors à constater qu'ils attirent ceux qui sont nés au sein même de ces discours, qui ont été socialisés par eux, bercés par leurs rengaines : les jeunes.
    Qu'a-t-on dit, ou plutôt que n'a-t-on pas dit, à la jeunesse pour qu'elle soit séduite par le type de radicalité en jeu dans le populisme et dans le jihadisme ? Comment expliquer qu'elle désire à ce point la destruction ?

  • Quand, il y a quelques années, fut célébré le centième anniversaire de la psychanalyse, celle-ci paraissait faire partie de notre univers culturel. Si la question de la qualité des praticiens était régulièrement posée, la légitimité de la psychanalyse elle-même ne semblait pas faire problème. Qui aurait pu imaginer qu'une dizaine d'années plus tard, nous serions revenus à une situation analogue à celle que connaissait Freud quand il écrivait ses Conférences d'introduction à la psychanalyse ? Certes, l'assaut, aujourd'hui, provient des neurosciences, de leurs découvertes et des effets pharmaceutiques de celles-ci, plus que de la psychiatrie traditionnelle, comme au temps de Freud. Le débat est pourtant toujours semblable. Qu'il existe des moyens toujours plus perfectionnés de calmer la douleur psychique n'empêche pas, en effet, qu'on se souvienne de la question socratique : comment prendre au mieux soin de soi-même ? Quel est le coût subjectif de la rééducation de soi prônée par le comportementalisme ? Quels sont les effets des psychotropes sur le désir d'un sujet ? La psychanalyse, comme thérapie et comme théorie est le seul domaine de la psychologie, aujourd'hui, qui prenne en compte ces interrogations. La divergence essentielle entre les différentes sortes de thérapie est d'ordre éthique. La psychanalyse prend le parti du sujet : c'est dans la parole de celui-ci, pour peu qu'on entende ce qui s'y dit, que se trouve la vérité de son désir. Voilà pourquoi elle est une des grandes aventures existentielles de la modernité, et la seule thérapie en accord avec l'humanisme.

  • Faute de terre en friche, d'île déserte ou de territoire vierge à habiter, plus rien ne sépare aujourd'hui les hommes.
    Nous sommes donc tous voisins.
    Figure actuelle de l'altérité, le voisin n'est pas l'ami. On accueille l'ami chez soi tandis que l'on aborde le voisin sur le pas de sa porte. Le voisin n'est pas non plus le prochain, mais il l'a supplanté dans nos sociétés sécularisées. Il peut même devenir l'ennemi : au mieux, il n'inspire que froide indifférence, au pire, il suscite le déchaînement de la plus extrême violence.
    Le voisinage est un lien par le lieu. Nous ne nous comportons pas de la même manière selon que nous avons affaire à un voisin d'en face, un voisin d'à côté, un voisin d'en haut ou un voisin d'en bas.
    Savoir comment vivre et interagir avec son voisin sans tomber dans les pièges ravageurs du face-à-face constitue le principal défi d'une éthique du voisinage nécessaire dans une société de masse où, serrés les uns contre les autres, nous devons trouver le moyen de coexister.



  • Le terrorisme ne porte pas seulement en puissance la destruction de notre monde, mais aussi celle de notre pensée. S'il constitue un défi pour le sens commun que nous conférons à la politique, c'est parce que son but n'est pas uniquement de réduire à l'impuissance les sociétés menacées par cette nouvelle forme de violence, mais de susciter le désarroi mental et psychologique des membres de celles-ci et de tous ceux qui sont pris dans sa logique que ce soit à titre d'acteurs, de spectateurs ou de victimes. Ce que l'on a appelé la « petite guerre », par opposition à la guerre classique et noble, ne se contente pas de faire périr des vies et des biens, mais vise à engourdir notre sens politique. Le terrorisme contemporain nous pose problème, et particulièrement le terrorisme islamiste. On peut chercher à « démythifier Al-Qaïda » et arguer que les « Tigres noirs » tamouls commettent aussi des attentats-suicides, néanmoins, à l'heure actuelle aucune forme de terrorisme n'a autant qu'Al-Qaïda la puissance d'engendrer la peur.
    Au lieu de nous réveiller de notre somnolence, nous préférons bien souvent le déni de cette réalité, car sa prise en compte semble toujours suspecte de collaboration avec la police et de justification d'un discours sécuritaire. Pourtant quelque bonne intention qui anime un déni, c'est toujours un déni. Echapper à ce déni requiert une relecture de l'histoire des guerres et des révolutions, des idées nihilistes et anarchistes, et un éclairage psychanalytique du déferlement contemporain de la pulsion de mort.

    Maître de conférence en philosophie à l'université de Paris-Sorbonne, Hélène L'Heuillet est psychanalyste et membre de l'Association lacanienne internationale. Elle a obtenu, pour son livre Basse politique, haute police (Fayard, 2001), le prix Gabriel Tarde de l'Association française de criminologie.

  • À la déliaison sociale, notre époque oppose souvent les vertus de la proximité. Il est vrai que le voisinage appartient désormais, dans une société de masse, à la condition humaine. Mais il ne fait pas pour autant lien social. Dès lors, comment vivre avec ses voisins ? On peut examiner de manière critique trois réponses possibles à cette question : l'amour du voisin - ou une éthique du care appliquée au voisinage -, la bonne distance avec ses voisins grâce aux codes du voisinage, et l'institution d'une police ainsi que d'une démocratie de proximité. Au-delà toutefois de ces modalités de l'éthique et de la politique, il faut chercher à définir le voisinage comme un lien par le lieu : le voisin d'en face n'est pas celui du haut, ni celui d'en dessous, et il se distingue aussi du voisin d'à côté.

  • La police est un élément de la politique devenue rationnelle, mais elle n'est pas une forme de gestion ni même seulement une administration. occupée de « tout ce qui ne va pas », la police est au contraire une sorte de résidu de la politique devenue rationnelle. mais plus l'emprise du rationnel s'étend, plus ce qui ne va pas est multiforme, et plus la tâche de la police est indéterminée. par là même, sa fonction est de composer : basse politique, elle ne l'est pas au sens d'une politique appliquée, mais d'une politique qui compose avec les circonstances.
    Chargée de réaliser les conditions effectives de la politique, elle est un savoir et une intelligence de l'etat. elle doit prévoir, anticiper, protéger le politique en lui évitant les mauvaises surprises venues de la société. si une telle fonction semble, du point de vue descriptif, correspondre à l'activité de renseignement, de collecte d'informations, voire de surveillance secrète de l'opinion publique, c'est que celle-ci est apparue comme fondatrice de la police dès la lieutenance de paris. dès cette époque, en effet, la police, créée par louis xiv, est bien autre chose que la garde ou l'espionnage, mais une véritable clinique de la société, attentive à ses humeurs, proche de ses sentiments, instruite de tout ce qui s'y passe.

    Agrégée et docteur de philosophie, enseignante d'iufm, hélène l'heuillet est chargée de cours à l'université de paris-x-nanterre.

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